Page 9

 

Aussi lorsque j’ai réalisé que non seulement ils m’appelaient mais qu’en plus il s’agissait du professeur JUDET en personne la satisfaction a emporté toute mon objectivité critique des premiers jours. Au final je suis quelques peu déçu des non-réponses car Monsieur JUDET aurait peut être pu en se basant sur une éventuelle consolidation du fémur me dévoilé la suite probable. Ceci étant je me sens malgré tout plus serein peut être car je commençais à mal les juger. Je finissais par me demander s’ils ne me répondaient pas par manque de temps, manque de courage ou indifférence. Comme le professeur m’a téléphoné cela à chassé ces jugements et surtout celui de l’indifférence, le pire de tous peut être à mon sens. Du coup l’attente de mes réponses s’est transformé en crainte de l’indifférence.

        06/06/06 Le docteur Anne Christine des Coteaux vient de m’appeler pour me signaler que mon taux était à 3,3. Théoriquement il devrait être aux alentours de 2 aussi je dois baisser ma prise de médicament. Je prenais un comprimé et demi de préviscan tous les soirs, je dois passer à un seul comprimé.

        Depuis quelques mois je repense à une nouvelle qui m’avait marqué il y a plusieurs années. Depuis l’envoi de ma lettre j’y pense presque tous les jours.  Je vais tenter de vous la raconter telle que je m’en souviens.

        Cette histoire se passe dans un pays froid ou la neige est presque toujours présente. On peut imaginer qu’elle se déroule dans le grand Nord Canadien au temps des trappeurs. Une immense forêt, une cabane en bois isolée à des journées de marche d’âmes humaines. Un mari bûcheron violent, une épouse battue et dépendante.

        Cet homme comme habituellement part trapper pour plusieurs jours. Une nuit alors seule elle est soudainement réveillée par le hurlement plaintif d’un loup qui est probablement prisonnier d’un piège. Le lendemain devant aller chercher du petit bois elle s’enfonce dans la profonde forêt. Elle se dirige presque malgré elle dans la direction des cris entendus la nuit. Elle arrive sur un piège à loup, la neige est maculée de sang et une patte arrière de la bête gît encore dans la trappe.

        Le canidé a préféré sacrifier sa jambe pour retrouver sa liberté. Méditant sur cet acte de survie de courage ou de dignité elle décide elle aussi de prendre le risque de partir. Malgré le peu de vêtement adapté au froid dont elle dispose, malgré le peu de réserve de nourriture, malgré la distance d’isolement elle se sépare d’une partie d’elle-même qui la bride de la liberté. Cette liberté elle est prête à la payer en affrontant une foret semé d’embûches ou la neige malgré sa blanche pureté devient synonyme de froid et de mort.

        Je ne me souviens pas que cette histoire précise ce qu’il est advenu de cette dame. Toujours est-il qu’égoïstement je ne peux m’empêcher d’effectuer ou de chercher quelques analogies symboliques avec ce que je vis. Craignant peut-être un isolement affectif j’évite de me plaindre. Mais cette intériorisation se cumule et m’isole mentalement de plus en plus. Mon entourage ce sont les beaux et grands arbres de la forêt. Je les vois immenses car je me sens petit notamment lorsque je marche sur ma jambe raccourcie de 13cm auprès de ma famille. Je les imagine avec une tête de feuillage très haute comme s’ils pouvaient me voir mais ne vivant pas dans le même univers que le mien. La froideur de la neige je la compare à une certaine indifférence et une incompréhension dues à une vie active normale. L’immensité de la forêt c’est la notion de temps qui me sépare de la consolidation. Les dangers de la forêt se sont les inconnues médicales qui m’attendent.

        La violence de cet homme est celle de mon accident, je suis cette personne qui part dans la forêt en espérant avoir le courage de faire comme ce loup dans la même situation.

        Le 08/06/06 Je suis aller aux Coteaux comme tous les jeudis. Aude ma kiné m’a fait marcher avec ma chaussure à talon compensée. Elle m’a demandé de m’aider d’une béquille en la prenant à gauche. J’ai ainsi trottiné quelques pas puis me sentant bien j’ai continué sans  béquilles.

      Ensuite je suis aller voir le docteur avec qui j’ai discuté longuement et je lui ai confirmé mon accord pour consulter un psychiatre. Elle m’a alors informé que théoriquement je devais passer par mon médecin traitant. Ne le voyant pas depuis trois ans pour raison entre autre de transport et pensant que je pouvais m’en passer j’ai finalement renoncé. Mais ce docteur est tellement professionnel qu’elle m’a annoncé qu’elle s’en occupait malgré tout.

        Le 09/06/06 nous avons un couple d’amis qui vient manger à la maison. Il est 22h00 et Christelle une copine me téléphone et m’apprend le suicide de mon meilleur copain qui était dépressif. C’est un grand choc pour moi nous avions tout tenté de l’aider mais la solitude lui pesait trop et il a préféré se jeter sous un train plutôt que de continuer à vivre. Je ne peux que souhaiter qu’il soit plus heureux là où il est, mais égoïstement j’avoue avoir du mal à encaisser tous ces deuils. En effet un an avant mon accident je perdais mon père (70 ans) puis 6 mois après ma mère (68 ans) et maintenant mon copain(48 ans) et je n’espère qu’une chose en dehors de leur bien être c’est de tenir le coup pour ma famille.

        Le 19/06/06 Aujourd’hui je suis retourné à l’hôpital comme prévu. J’avais une radio et une consultation avec mon nouveau et jeune chirurgien docteur THEVENIN-LEMOINE Camille.

  La radio lui semble bonne j’en profite pour lui demander s’il a lu ma lettre et qu’en pense-t-il ? Il me répond que ce n’est pas facile. Je lui demande pour une prothèse de genou et j’arrive après plusieurs questions à comprendre qu’il y a peu de chance ; pour l’amputation l’emplacement est délicat. Concernant une barre en fer avec manchon reliant les deux demi-fémur cela risque de les abîmer et compliquer une éventuelle amputation. Dans le cas ou la consolidation ne se fait pas l’on fera d’autres greffes ; je lui rappelle qu’a priori toutes les prises de greffes possibles ont été pratiquées. Il ne me reste que les crêtes iliaques côtés aines et il ne me semble pas que l’on puisse y prendre beaucoup d’os. Je reste avec mon argument mais sans réponse du chirurgien.

      Bon positivons un tant soit peu, fin septembre je passe un scanner si celui-ci confirme la consolidation on m’enlève le fixateur externe et on m’installe une protection(galliper, plâtre…) car le fémur n’est pas encore très solide. Je reprends éventuellement le travail temporairement avec l’autorisation du médecin du travail. Cela permettra au fémur de consolider encore plus. Après une période six mois environ un allongement de la jambe sera peut être envisageable. Je m’achemine doucettement vers une jambe raide…

 Cette consultation a mieux fini qu’elle n’a commencé déjà par l’attitude du médecin qui est passé il me semble d’une certaine tension a une belle poignée de main. Peut être que ma lettre l’avait gêné ou contrarié qui sait ? Peut être que le fait de lui avoir dit que je craignais moins les mauvaises nouvelles (amputation) que le fait de ne pas savoir ou j’allais. Je préfère connaître mon sort pour pouvoir m’y préparer et ainsi me battre et rebondir dessus. Toujours est-il que j’ai eu la sensation que le docteur qui m’avait reçu s’est transformé en être humain au moment de me dire au revoir.

        D’autant que des petits désagréments avaient jonché ma journée ainsi que celle de mes ambulanciers. Comme à l’accoutumée nous nous sommes présentés à l’accueil de la radio. Mais en observant le carton la dame s’aperçu que les mentions radio et scanner étaient cochés. La croix concernant le scanner semblait visiblement raturée. Cette dame me demande gentiment des renseignements. Je lui explique que je dois passer une radio aujourd’hui et qu’il est prévu un scanner dans seulement trois mois. Et peut être cela a t-il provoqué une confusion et donc une erreur. Non convaincue probablement elle téléphone au service de chirurgie orthopédique pour demander un formulaire rempli convenablement. Le document arrive un bon quart d’heure après elle le contrôle et il s’avère qu’il manque de précisions et "retéléphone" mais heureusement pas "redocument" car nous nous attendons toujours pour passer la radio. Enfin j’ai réussi le cap radio enfin c’est du moins ce que je crois à ce moment là. Nous remontons en chirurgie pour ma consultation ou nous n’attendons qu’une heure. Cela reste sincèrement raisonnable. Je rentre dans le cabinet du docteur qui m’annonce après avoir installé mes radios sur son tableau lumineux : ces clichés sont incomplets il vous faut en refaire d’autres. Je lui demande s’il plaisante mais apparemment ce n’est pas son genre. Je retourne dans le couloir annoncer à mes ambulanciers que nous avons gagné un tour gratuit à la radio. Il est vrai quand même que nous n’avons pas refait la queue ni à la radio ni à la consultation.

        Le 20/06/06 A 10h30 nous sommes allés mon épouse et moi-même assisté à la bénédiction en mémoire de notre copain Alain. C’était une cérémonie émouvante et éprouvante. Je pense à tous ceux qui l’aiment et qui sont dans la peine. Nous nous connaissions depuis 26 ans et avions le même âge à trois jours prés. Il ne se passait pas une semaine sans qu’il vienne me rendre visite. Nous avions découvert le tennis et le golf ensemble et nous avons aussi pratiqué le ski.

        Depuis quelques mois il ne pouvait s’empêcher d’exprimer son mal être suite à une opération du genou. Il exprimait également sa solitude car il était célibataire. Sans être psy et avec le recul je me dis que son mal être était antérieur a son opération. Petit à petit en effet tous ses copains se sont mariés et il se retrouvait de plus en plus seul le soir chez lui. Etant issu d’une famille nombreuse il aimait le bruit et la compagnie, d’ailleurs il me disait qui lui était impossible de se concentrer dans le silence. L’intervention chirurgicale de son genou ne fut à mon avis que le déclencheur apparent de cette dépression qu’il contenait. Jamais en effet je ne l’avais entendu se plaindre de quoi que se soit et pour dire il ne comprenait pas les personnes ayant un salaire honorable qui se lamentaient. Alain était un garçon de plus d’un mètre quatre vingt mince  sportif non-fumeur non-buveur du tempérament une intelligence au-dessus de la moyenne et une mémoire quasi infaillible. Il avait du tempérament il était entier et avait une conscience professionnelle qu’il mettait au service de son entreprise et c’était un bosseur. Il était organisé et aimait donner en formant ses collègues de travail. C’est vrai qu’il avait son caractère et que si quelqu’un s’avisait à lui faire une entourloupe son regard devenait une arme. Ceci étant je ne lui ai jamais vu être violent en fait il en imposait suffisamment pour ne pas avoir utiliser cette extrémité que de toute façon il n’avait pas en lui. Naturellement et probablement sans le vouloir c’était un meneur d’homme.  Après cette description élogieuse de mon copain mais réaliste j’avoue que nous avions quelques centre d’intérêts différents. Il était très cartésien et lisait l’équipe et moi c’était l’inverse mais nous abordions régulièrement ses sujets divergents en toute écoute amicale.

        Voilà la description d’Alain qui a décidé il y a 16 jours à 17h40 de mettre fin à ses jours. Lorsque Alain a commencé à exprimer son mal être il était presque trop tard pour réussir quelques choses (beaucoup de ses proches ont tenté de l’aider. Il avait trop accumulé en silence ces contrariétés et lorsque n’en pouvant plus de les contenir il les a exprimées cela est devenu trop douloureux. Car en parlant il les revivait. Je lui avais conseillé d’allez consulter un psychiatre malheureusement celui ci lui a déclaré qu’il se complaisait dans la solitude alors qu’Alain venait de lui annoncer le contraire. Ce spécialiste a réalisé une autre maladresse ; il paraît cependant que cela peut être une technique…. Toujours est-il que délesté de 40 euros Alain est revenu très contrarié.

        En fait au début on arrive à taire ses angoisses pour ne pas embêter son entourage car quoiqu’on en dise cela n’est pas marrant d’entendre une personne se plaindre. En ne parlant pas on commence un certain isolement moral. Cela se maintient d’autant que l’entourage est demandeur sur votre état pour un peu qu’il se soit aperçu de quelques choses. Cela vous satisfait de savoir que vous avez la possibilité de vous confier. Mais vous continuez de cumuler et la saturation arrive. Votre attitude est plus triste et vous ne pouvez plus contenir et vous commencer à parler mais vous avez la sensation que les gens se lassent et vous vous isolez de plus en plus. L’image que vous montrez ne vous plait pas et cette charnière morale est une alarme dont les conséquences sont presque irréversibles.

        D’après une infirmière le mois de juin  est une période ou cet acte irréversible se pratique le plus. Il vrai que l’été débute, le temps est beau et les gens semblent plus heureux. Ce bonheur se lit sur les visages et tout un climat de légèreté ( les habits, les terrasses des cafés …) et de joie de vivre imprègne  l’environnement. Mais le bonheur des uns confirme quelques fois le malheur des autres.

        Le 21/06/06 vers 6h30 une douleur brûlante au niveau des fiches supérieures de mon fixateur me réveille. Un liquide transparent est sorti je le reconnais pour l’avoir déjà eu  auparavant il s’agit de lymphe. A Garches il préconise de laisser mes fiches sans pansements ni produit. Pour j’ai toujours demandé aux infirmières qui me font les soins à domicile de me mettre de la crème bétadinée. Ce produit permet de ramollir les croûtes et pour moi d’avoir une sorte de lubrifiant qui rend moins douloureux les mouvements. En effet lorsque ma jambe appuie par exemple cela entraîne un mouvement des chairs (en cicatrisation)  en contact avec les fiches. Et cela est plus supportable si les frottements se font « mous /mous » que « dur/dur ». J’ai toujours dit que j’aurais du faire médecine….

        Comme si je n’en avais pas suffisamment j’ai fait « groupir » avec une cruralgie. Une douleur équivalente a celle d’une sciatique m’a saisie (le mot est faible) au niveau de l’aine et jusqu’en bas de la jambe. Pour tout dire j’ai passé une journée et une nuit sans bouger (j’avais un urinal) dans mon canapé, ce qui m’a généré un modique mal au dos. Cela m’a obligé à décommandé une radio dentaire panoramique. Pour le coté marrant ma dentiste que je n’avais pas consulté depuis un moment m’avait soutenu ma jambe avec une poubelle. Car le siège dentaire ne se règle pas pour la flexion des jambes. Ensuite elle m’avait annoncé que les différentes opérations et anesthésies que j’avais subies m’avaient dégradé mes « quenottes" .  Ca par contre c’est un peu moins risible mais bon…

        Dans l’après midi je me décide  à appeler le cabinet médical de ma commune. C’est là que pratique le généraliste qui suit ma famille et moi-même avant mon accident. Je demande s’il est possible que le médecin se déplace à mon domicile et la secrétaire que je connais (je sais qu’elle fait son maximum) m’annonce que le médecin passera le lendemain matin. Ceci étant dit après diagnostic téléphonique. La secrétaire m’a même demandé si je connaissais ma température corporelle.