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09/09/03        Début septembre j’arrivais aux Coteaux, je fus installé au premier étage dans une chambre double avec un patient d’une soixantaine d’année. Cet homme d’une assez forte corpulence ne se déplaçait qu’en fauteuil. Il s’était assoupi au volant de sa voiture sous l’emprise de médicaments dont il ignorait l’effet soporifique ; et avait percuté une voiture venant en sens inverse ; tous les occupants y avaient perdu la vie. Cet homme culpabilisait et ne s’en remettait pas. Je compatissais à sa douleur mais il est vrai que l’ambiance de la chambre ne prêtait pas à sourire vraiment. Heureusement que deux rayons de soleil sont arrivés dans ma chambre le docteur Anne-Christine B. et Aude F. ma future kiné. Aussi douce et maternelle l’une que l’autre elles furent à mon égard humaines et professionnelles. Les premiers jours je mangeais encore au lit mais Aude me proposa dès que je me sentirais près descendre manger dans le réfectoire. J’acceptais de suite car de toute façon malgré ma timidité il fallait le faire à un moment ou à un autre alors…. On me prêta un fauteuil roulant et le personnel médical m’aidait à passer du lit au fauteuil et inversement cela s’appelle le transfert. Le côté un peu pénible de cette dépendance résidait dans le fait que la chambre double était située en bout d’aile du bâtiment, les infirmières nous couchaient en dernier mais surtout nous transféraient en dernier et lorsque vos besoins naturels ne se font qu’au lit et dans un pistolet ; je vous prie de croire que l’on arrive très vite à danser la samba dans un fauteuil roulant. Ceci dit les infirmières et aides-soignantes ne ménageaient pas leur peine, mais l’effectif de personnel est toujours trop faible dans ces heures de pointe.

                Hormis le petit déjeuner au lit (veinard va !) les repas se prenaient dans un grand réfectoire en forme de L. Une grande baie vitrée donnait à l’ensemble une bienveillante clarté. Je fus installé à une des tables la plus proche de la porte d’entrée ; ma jambe raide ne favorisait pas trop les déplacements entre les différents convives. Nous étions toujours à la même place ; je me souviens encore de Nadine ma voisine de droite avec tendresse ; en fauteuil roulant elle ne pouvait suite à un Arrêt Vasculaire Cérébral communiquer que par onomatopées, quel bel outil que la parole tout de même.. Les seuls sons qu’elle arrivait à prononcer étaient hmm, hmm. J’essayais souvent de traduire sans laisser paraître mon impatience d’un hypothétique miracle vis à vis de cette maladie injuste. Cette femme de trente-cinq ans environ était paralysée d’un côté tentait de manger grâce à une ridelle installée en bord de son assiette et n’avait de mieux que l’expression de son regard pour communiquer ; Seigneur Dieu ou est-tu ? Il émanait de sa personne beaucoup de gentillesse et pas une seule plainte mais plutôt une forme de soumission à la fatalité se lisait dans son regard. Le jour de son départ pour me dire au revoir ou peut-être merci elle s’est penchée puis s’est mise à m’embrasser plusieurs fois ma main. J’ai eu la sensation qu’elle sacrifiait un peu de sa dignité par reconnaissance ; j’en ai été très touché mais gêné.

                Les repas que je passais en silence par la force des handicaps de mes voisins étaient variés et bons, tellement que, je repris les kilos que l’hôpital m’avait subtilisés plus que prévu et devint un joli petit loukoum.

        Petit à petit je réussis à effectuer les transferts seul et c’était pour moi une grande liberté que cette autonomie retrouvée. Je descendais enfin moi-même au réfectoire, au kiné à l’ergothérapeute et dans la salle de loisirs. Quel frimeur ce patient !

        Mon travail en kiné consistait entre autre à pouvoir remonter le bras droit en position verticale. Une cordelette, deux poignées de chaque côté une main sur chacune, une poulie entre les deux me permettait en tirant sur la poignée gauche de remonter le bras droit et ainsi de me rééduquer. Aude ma kiné me complétait ces séances en me musclant la jambe droite. Régulièrement je descendais au sous-sol du bâtiment travailler avec Véronique, ergothérapeute. Avec elle j’essayais également de récupérer l’usage de mon épaule droite. Doté d’un imposant appareil qui contrariait l’avancée de mon bras ; je devais emboîter des gobelets les uns au-dessus des autres le plus haut possible ; j’arrivais péniblement à une hauteur d’environ vingt cm. Avec elle j’ai du faire également quelques pages d’écriture et aussi insérer des billes dans une grille verticale ; style jeu puissance quatre. Ainsi la fin de la matinée et le début de mon après midi étaient bien occupés. Beaucoup plus tard lorsque j’eus récupéré un peu plus de puissance musculaire je passais au soulèvement de poids ; toujours assis dans mon fauteuil je tirais vers le sol à l’aide de deux poignées un poids de trois kg. Je devais également le relâcher de manière contrôlée ce qui n’était pas forcément le plus facile. Au bout d’un an d’internat aux Coteaux une stagiaire kiné un peu par jeu m’avait fait soulever seize kg. A ce moment là j’avais récupéré la mobilité de mon bras droit et je pouvais le lever tout en haut. D’ailleurs Véronique mon ergothérapeute avec qui j’avais fini les séances depuis quelques mois voyant l’évolution crut à un miracle. En rééducation je pratiquais le kine-tech ; un programme d’ordinateur via des électrodes posées sur la partie basse de ma jambe me demandait une tension régulière des muscles. Je devais ainsi durant un laps de temps comprimer ou tendre ces muscles de façon à suivre une courbe en forme de plateau ; cet exercice dans sa totalité durait à peu près une demi-heure. Cela n’était pas trop pénible le seul petit désagrément est que l’ordinateur servait de chaîne HIFI pour toute la salle. Il faut que je vous dise que la rééducation se déroulait dans une salle commune ou travaillait une vingtaine de personnes patients et kinés compris. Donc il fallait la mettre suffisamment fort afin que tout le monde l’entende ; un jour un kiné Ludo, avait emmené le CD de CORNEILLE : « Je suis seul au monde » ; et cette chanson jolie par ailleurs a eu le mauvais goût de passer en boucle. Lorsque l’on connaît l’historique de l’artiste et de sa chanson on peut avoir envie de changer un peu de thème non ? Systématiquement Aude qui venait régulièrement me voir baissait le son qui devait probablement être remonté un peu plus tard par un autre kiné ; cela en devenait presque un jeu qui amusait les patients.

                Toujours dans le même domaine ma kiné me massait mon poignet gauche celui qui avait eu une fracture ouverte ; un jour je me présente dans cette belle salle éclairée par de grandes fenêtres et climatisée, la seule de l’établissement d’ailleurs. J’ignore pourquoi je m’installe rapidement et Aude commence à me masser et nous discutons de choses et d’autres comme à l’accoutumée. Pourtant calmement elle m’annonce qu’elle est surprise par la progression de mobilité de mon poignet par rapport à la veille ; attentif à son observation je crois à un nouveau miracle mais la déception tourne vite à la rigolade lorsque je m’aperçois que depuis quinze bonnes minutes ce n’est pas le bon poignet. Et oui celui –là étant indemne il ne pouvait qu’être performant.

        Côté anecdote savoureuse est celle qui est arrivé à une patiente ; je vais tenter de ne pas trahir son récit qui m’a fait bien rire je dois l’avouer. Tout d’abord je dois vous décrire l’agencement des chambres. Une porte d’entrée, un couloir, une porte d’accès au cabinet de toilettes et au wc puis une pièce dotée d’un renfoncement ou était placé le lit médical. Au bout de cette pièce une baie vitrée donnait accès à un balcon qui lui-même donnait une magnifique vue sur la Loire.  La tête du lit étant dos à la porte et le lit situé dans le renfoncement en aucune manière un patient alité ne pouvait voir une personne utilisant ses toilettes. Vous voyez peut-être ou je veux en venir ? Donc notre patiente étant au lit entend du bruit ; croyant qu’il s’agit d’une personne du corps médical elle ne dit mot et continue à regarder la télé. Mais une forte odeur désagréable la déconcentre de son activité et surtout…. l’incommode ! Et comme me le disais si bien cette patiente : une odeur, mais une odeur ! … Pour être tout fait fixé sur les doutes qui subsistent du moins pour le bruit elle demande si quelqu’un squatte ses toilettes. N’obtenant pas de réponse et ne pouvant pas se lever seule elle bip l’infirmière. Celle-ci ne tarde pas à arriver et surprend un patient d’une chambre voisine en train d’utiliser les wc de cette dame pour faire ses gros besoins. Pour la défense de ce récidiviste il faut préciser que je ne l’ai jamais entendu prononcer un mot. Cet homme était d’après le personnel de l’établissement une force de la nature, il paraissait avoir quarante cinq ans environ et son allure calme n’arrivait pas à dissimuler un côté espiègle. Il se racontait dans les couloirs qu’on l’avait sanglé dans son  lit car il en sortait en passant par-dessus les barrières. Personnellement je l’ai vu  un jour au réfectoire se déshabiller alors qu’il était sanglé dans son fauteuil ; rapidement bien sûr le personnel a cessé cette activité. D’après le peu que je sais de cet homme il semble qu’il pratiquait le basket en loisir sportif et aurait fait un A.V.C. En ce qui concerne la dame prêteuse avec qui j’aimais bien discuter, elle m’avait raconté son dramatique accident. Sa fille ou belle fille a effectué une marche arrière avec sa voiture et ne l’ayant pas vu lui a malencontreusement roulé sur ses jambes. Ce terrible drame lui imposait de multiples opérations et le déplacement dans un fauteuil mais avec les deux jambes tendues. Cette dame peu grande par la taille en imposait par sa force morale et malgré bien sûr quelques petits coups de blues qu’elle me confiait ; elle nous faisait partager peut-être malgré elle ce moral d’acier qui semblait être le sien. On avait l’impression quelques fois de tenter de vampiriser l’aura positive de certains patients comme une bouffée d’oxygène.

        Les pathologies du centre de rééducation se résumaient principalement à cela : les AVC, les accidentés de la route, les diabétiques malheureusement amputés et enfin des cas divers nécessitant une rééducation dans ce centre. Comme exemple je me souviens d’un homme sympathique  d’une cinquantaine d’année moustachu, brun qui avait chuté d’un arbre qu’il élaguait. Cet accident le condamnait au fauteuil roulant et Ludo son sympathique kiné lui apprenait à l’utiliser au mieux. Il faut préciser que la plupart des kinés  sont de supers pilotes de fauteuil roulant : équilibre sur roues arrières, demi-tour sur place etc. … d’ailleurs je vais vous faire une confidence : -je ne prêtais jamais mon fauteuil- véhicule a Ludo car je trouve qu’il roulait trop vite ! La formation de conducteur de fauteuil ne se limite pas au maniement du fauteuil mais il faut également apprendre à s’y installé  en partant du sol, d’un lit ou d’une voiture ; voilà donc ce qu’apprenait Michel a Beaugency.

        Pour autant Michel qui était avenant avait un léger défaut…En effet le soir plutôt que de réviser ses cours de fauteuil roulant, Michel et oui encore lui ! Je n’ose vous dire, Michel.. jouait au tarot ; je le sais bien j’étais un de ses partenaires. Vous avouerez quand même… Tous ça pour effectuer la transition sur les occupations des soirées. J’affectionnais particulièrement ces moments privilégiés d’une part car ils me rappelaient mon autonomie de transfert (les non-autonomes étaient au lit) et d’autres parts les relations sont plus intenses. Nos habitudes étaient simples et bien rodées vers 21h30/22h00 on s’attablait pour le tarot ou la belote, quelques fois il y avait 3 ou 4 tables de joueurs avec un énorme ventilateur on se serait cru à Macao. Le décor étant installé Jean ou moi suivant cas allions chercher la cafetière dans sa chambre et l’installions dans notre salle de jeux. Parfois les clients étaient si nombreux ou si gourmand qu’il nous fallait faire deux tournées. Nous passions le reste de la soirée à jouer, discuter, rigoler et oublier temporairement, puis un peu après minuit nous montions nous coucher. Une fois dans ma chambre je me mettais au lit et allumais la télé pour m’aider à m’endormir. Je me souviens d’ailleurs d’une fois ou j’avais essayé de regarder un film d’horreur car il n’y avait pas grand chose qui m’intéressait. Je n’étais déjà pas très amateur de ce genre film mais le fait de les regarder ne me gênaient pas plus que ça. Toujours est-il qu’après avoir vu ce film j’ai revécu le documentaire : « Le procès de Nuremberg ». Mi-acteur, mi-spectateur cette nuit là fut cauchemardesque bien que le film de la télé n’ait aucun rapport avec cette période de l’histoire. Depuis bien sûr j’évite de regarder ce type de film.

         Quelques jours plus tard encore hanté par ce cauchemar j’avais ouvert la porte- fenêtre donnant accès sur mon balcon. C’était une journée ensoleillée et je voulais profiter de ce magnifique paysage ligérien ; les roues de mon fauteuil roulant étant calées contre l’encadrement du balcon, je me penchais un peu plus que de raison et basculait gentiment sur le balcon. Je me retrouvais ainsi allongé sur la dalle le fauteuil sur mon dos et les yeux hagards ; on aurait dit un déguisement de tortue. Le fauteuil en guise de carapace et les yeux aussi hébétés. Heureusement pour moi je n’étais pas tombé sur le dos car j’aurais eu l’air fin à bouger mes petites pattes comme cet animal dans la même position. Par chance je ne me délestais jamais de mon BIP ; sur le quel j’appuyais après quelques tentatives de levée infructueuses. Très peu de temps après une infirmière s’engouffre dans ma chambre inquiète probablement car jamais je ne bipais, s’arrête net, lève les bras au ciel et s’écrie catastrophé : M. BOUTET ! M. BOUTET ! Et de suite sentant probablement qu’un Hubert des coteaux doit peser autant qu’une tortue des Galápagos appelle à la rescousse grâce à un talkie-walkie. Aussitôt une aide soignante suivi de Laurent (responsable de la piscine de rééducation) arrivent. Ce dernier géant au grand cœur me donne l’impression en me soulevant aisément mais très délicatement, de passer du statut de grosse tortue à celui de nain de jardin. Je ne vous cache pas que ma carrière de grand séducteur s’est arrêtée brusquement, d’autant malheureusement que j’ai réitéré mes frasques involontaires quelques mois plus tard. En effet, j’avais raccompagné, mon petit frère et sa petite famille qui venait me rendre visite d’Avignon ; j’en étais d’ailleurs très touché. Bien je revenais donc du parking, je devrais dire descendait du parking car les Coteaux portent bien leur nom car le terrain ou ils sont battis descend fortement en rejoignant la Loire.  Mon petit frère me demande si je me sens capable de rentrer tout seul, l’ayant déjà fait au moins …. Une fois, je lui réponds par l’affirmative. J’entame donc ma descente prudemment, les mains en permanence sur les roues pour contrôler au mieux ma vitesse. Les cinquante premiers mètres se passent bien, comme l’on dit « jusque là ça va » ; mais la fin du circuit est piégée, en effet la route non contente d’être pentue, penche de manière sournoise vers le trottoir provoquant malgré mon pilotage d’expert une brutale dérive vers ce maudit trottoir. Les événements se précipitent, et surtout précipitent le fauteuil contre le trottoir et le bonhomme à plat ventre dans l’herbe grasse de la pelouse. Et me voilà redéguisé en tortue mais ce coup ci nouveauté elle broute ! . Sentant à nouveau ma carrière de séducteur légèrement menacée car des visiteurs bien sur, assistent à la cascade, je me permets de héler discrètement un monsieur plutôt que de me compromettre devant les jolies infirmières. Mais ce gentil Monsieur malgré mes suppliques pour qu’il m’aide juste à tenir le fauteuil afin d’y remonter, lève les bras au ciel ( quelle contagieuse manie !) et appelle au secours.  Et c’est reparti pour une sensation de déjà vécu pour moi et pour vous du déjà-lu.